Prologue

Avant, ma vie me semblait à sa place. Professeur à Troyes, j’approchais de la retraite : ce moment particulier où l’on ne regarde plus seulement la semaine suivante, mais les années à venir. Avec mon épouse, nous commencions à imaginer cette nouvelle étape de notre vie, plus libre, moins contrainte par les horaires et les obligations.

À l’été 2021, nous venions d’acheter une grande maison. Une maison choisie avec le cœur. Un lieu que nous voulions ouvrir, partager, remplir de vie : accueillir nos amis, nos enfants, nos petits-enfants. Il y avait beaucoup de travaux à prévoir, mais cela ne nous inquiétait pas. Au contraire. Rénover, transformer, construire ensemble faisait partie du projet — de cette projection tranquille vers l’avenir.

Nous parlions aussi de voyages. Pas forcément lointains. Pas forcément spectaculaires. Voyager pour prendre le temps. Découvrir autrement. Et puis il y avait la moto. Une passion ancienne ; une façon de respirer, de me recentrer, d’être pleinement présent à la route — et au moment.

Rien d’exceptionnel, finalement. Une vie simple, heureuse à sa manière.

Si j’ai décidé d’écrire, ce n’est pas pour raconter un accident de plus. Ce n’est pas pour désigner un coupable, ni pour susciter la compassion. J’écris parce que la violence routière peut frapper n’importe qui, à n’importe quel moment — y compris quand on pense être arrivé à l’âge où l’on peut enfin souffler.

J’écris aussi parce que cette épreuve m’a mis face à une réalité que je ne soupçonnais pas à cette profondeur : la force de la chaîne humaine. Ma famille, bien sûr. Mais aussi les soignants, les autres patients, les amis — et parfois des inconnus. Des femmes et des hommes qui, chacun à leur place, ont contribué à me maintenir debout, au sens le plus concret du terme.

Ceci est né de là.
D’un basculement brutal.
D’un besoin de comprendre.
Et d’une volonté de témoigner : pour sensibiliser sans juger; pour dire, que derrière les chiffres et les faits divers, il y a des vies ordinaires qui basculent.

Tout a changé un matin d’octobre 2021