Premier jour à Pasteur

Chapitre 4

Le jour du transfert de l’hôpital vers le centre COS Pasteur arrive.

Des aides-soignantes et une infirmière me préparent pour le voyage. Deux jours plus tôt, on m’a retiré la sonde urinaire. Depuis, les envies d’uriner sont fréquentes, impérieuses. L’acte en lui-même est extrêmement douloureux, à la limite du supportable. J’apprendrai plus tard que je souffre d’un éclatement de la vessie.

Pour le transfert, on m’habille avec l’une de ces chemises ouvertes dans le dos, une véritable insulte à la pudeur. Heureusement, ma fille aînée a anticipé. Elle m’a confectionné des sous-vêtements qui s’ouvrent entièrement sur le côté grâce à une fente refermable par des boutons-pression. Le fixateur externe empêchant l’enfilage de vêtements classiques, elle a également fabriqué un pantalon à une seule jambe, selon le même principe.

Les ambulanciers arrivent. Avec l’aide des soignants de l’hôpital, ils me transfèrent du lit au brancard. La manœuvre est délicate, douloureuse. Le fixateur complique chaque geste. Mon pied, maintenu en équin par les clous fixant les multiples fractures du pied et de la cheville, touche l’extrémité du brancard. Ils doivent le maintenir en hauteur à l’aide d’un coussin.

Dans l’ambulance, l’un des deux ambulanciers reste à mes côtés. Il me demande ce qu’il m’est arrivé. Il m’explique qu’il est lui aussi motard. Nous discutons pendant tout le trajet. Ce moment de conversation simple m’apaise. Par la suite, j’aurai à plusieurs reprises affaire à lui pour d’autres transports, et nous sympathiserons.

Lorsque les portes de l’ambulance s’ouvrent, j’aperçois pour la première fois la façade du bâtiment qui va devenir ma demeure pour une longue période.

Accéder à la visite virtuelle du centre de rééducation COS Pasteur

Allongé sur le brancard, je franchis les portes coulissantes du hall d’accueil. Une voix chaleureuse s’exclame :
Bonjour !
Cette voix m’est adressée depuis le guichet. Elle appartient à celle qui deviendra mon contact pour toutes les questions administratives, une interface précieuse entre le centre et mon administration.

Mon fils m’attend dans le hall. Il prend en charge les démarches d’admission. On m’attribue la chambre 109. Je monte en ascenseur avec l’un des ambulanciers, tandis que mon fils emprunte les escaliers avec l’autre. À l’étage, on me conduit jusqu’à ma chambre.
Elle est très sobre. Très médicalisée. Plus tard, ma famille la rendra plus chaleureuse.

Une aide-soignante et une infirmière arrivent pour aider les ambulanciers à me transférer dans le lit. Une fois l’installation terminée, je reste seul avec mon fils. Il me lit le livret d’accueil du centre. Je me souviens surtout d’une phrase, la devise du lieu :

« Tout faire pour la personne, mais ne rien faire à sa place. »

Je me dis que c’est exactement ce que j’attends pour la suite.

Peu après, mon fils reçoit un message sur son téléphone :
La personne qui vient d’être admise est-elle un membre de ta famille ?
Oui, c’est mon père, répond-il.
Le message provient de la cadre responsable des soins, une de ses connaissances, qui a reconnu mon nom sur le registre des entrées.
On me dit qu’il est inquiet. Dis-lui que je vais passer le voir. Qu’il se rassure, on va bien s’occuper de lui.

Puis les premiers soignants entrent dans la chambre pour un premier contact.

Une aide-soignante et une infirmière m’expliquent leurs rôles respectifs pour les mois à venir. Le binôme me paraît compétent, très complice. L’aide-soignante m’annonce qu’elle pourra me faire prendre une douche dès le lendemain matin. Je lui fais part de ma surprise : dans mon état, cela me semble impossible. Elle me répond avec un grand sourire :
Vous allez vite vous rendre compte qu’ici, on fait beaucoup de choses qui peuvent sembler impossibles.

Une ergothérapeute vient ensuite évaluer mes besoins matériels immédiats. Elle appelle le brancardier du service, également responsable du stock de matériel. Il apporte aussitôt un matelas anti-escarres et une rallonge de lit, afin que mon pied ne touche pas l’extrémité.

Une kinésithérapeute m’informe que, dès le lendemain, je serai emmené sur mon lit dans ce qu’elle appelle le plateau technique pour commencer la rééducation. Un enseignant en activité physique adaptée m’indique qu’il me retrouvera lui aussi le lendemain sur ce même plateau.

Puis la médecin entre dans la chambre. Elle tient mon dossier médical. Elle s’assoit à côté de mon lit.

Ce détail me frappe immédiatement. Jusqu’ici, les médecins que j’ai rencontrés restaient debout, parlaient vite, repartaient aussitôt. Elle, au contraire, prend le temps. Elle reste près d’une heure à m’interroger, à m’écouter. Peu à peu, je comprends que la description inquiétante que l’aide-soignant du service d’orthopédie m’avait faite de Pasteur était erronée.

Pendant notre échange, je gémis régulièrement à cause de douleurs violentes dans le bas-ventre. La médecin fait revenir l’infirmière avec un bladder scanner. L’examen révèle l’éclatement de la vessie. On me repose une sonde. La douleur augmente d’abord, puis, à mesure que la vessie se vide, un soulagement apparaît. Il faudra encore quatre mois avant que je puisse m’en passer.

Après le départ de la médecin, l’aide-soignante m’aide à prendre un repas, puis me prépare pour la nuit.

L’équipe de nuit se présente. Puis le calme revient.

Je me retrouve seul dans cette chambre qui sera la mienne pendant longtemps. À cet instant précis, le barrage mental que j’avais construit craque. Pas à cause de la douleur. Pas à cause du désespoir. Mais parce que je comprends, enfin, que toutes les personnes que je viens de rencontrer sont là pour m’aider à retrouver quelque chose qui ressemble à une vie normale.

Je ne dors pas.

Au petit matin, une très jeune soignante entre dans la chambre. J’apprendrai plus tard qu’elle est stagiaire. Elle remarque mes yeux humides. Elle s’assoit à côté de moi, sur le lit, et passe son bras autour de mon cou.
Ça va aller, monsieur. Vous allez voir, on va s’occuper de vous.
Mes larmes se transforment en sanglots. Je m’excuse. Elle me répond simplement :
C’est normal. Vous avez besoin de ça. Après ce que vous avez vécu, ça va vous faire du bien.

À cet instant, je le sais. Ma rééducation peut commencer.

Ce premier jour à Pasteur m’a redonné quelque chose que j’avais perdu en chemin :
la confiance.
Pas la certitude. Pas l’assurance.
Mais la conviction que je n’étais plus seul pour la suite.

Pourtant, dès les jours suivants, une réalité s’est imposée avec force.
Avant de pouvoir réapprendre à bouger, à me relever, à avancer, il fallait d’abord rester immobile.
Longtemps.
Mon corps n’était pas prêt.
Il fallait attendre qu’il cicatrise, qu’il consolide, qu’il accepte ce qui lui avait été imposé.

La rééducation avait commencé.
Mais elle commençait par l’alitement.