De la violence routière à la résilience
L’État des Lieux
Chapitre 2
Je n’ai aucun souvenir de ce qui suit.
Et pourtant, ce qui s’est joué ce jour-là est l’une des épreuves les plus décisives de mon existence. Mon corps, lui, s’en souvient encore.
Alors que l’on s’apprête à m’installer sur la table d’opération, il lâche. Ma tension s’effondre brutalement. Je n’ai plus de réserves. Mon organisme est déjà vidé, épuisé par le choc, par les blessures.
Avant même de pouvoir m’opérer, l’équipe médicale doit d’abord me maintenir en vie.
Pendant près d’une heure, je suis réanimé. On perfuse. On transfuse. On corrige. On stabilise.
L’intervention attend. Ma survie, non.
Quand l’opération peut enfin commencer, il ne s’agit pas encore de réparer, mais de sauver. Nettoyer. Stabiliser. Limiter l’irréversible.
Mon pied droit est gravement atteint. Une large plaie ouverte. Des os déplacés. Des tendons sectionnés. Une artère rompue. Les chirurgiens nettoient longuement, retirent les débris, réalignent ce qui peut l’être. Ils fixent, brochent, referment sans tension, conscients que chaque millimètre compte pour éviter l’infection et préserver l’avenir.
Ma jambe droite est fracturée à plusieurs niveaux. Le tibia est cassé, la peau trop abîmée pour recevoir une plaque. Deux clous sont introduits par la plante du pied afin de stabiliser l’os.
Au niveau du genou, la fracture est trop instable. Un fixateur externe s’impose. Rien de définitif. Juste ce qu’il faut pour tenir. Pour attendre.
Ma cuisse présente une plaie béante. Le muscle est à nu. Là encore, on nettoie, on retire ce qui est mort, on referme partiellement.
À la hanche, le fémur est fracturé. Un clou est mis en place pour stabiliser l’os.
Mon bras droit est opéré. Les deux os de l’avant-bras sont fracturés et fixés par des plaques et des vis. Ma main, trop gonflée, trop abîmée, ne peut pas être opérée immédiatement. On décide d’attendre.

L’intervention dure près de huit heures.
Quand je me réveille, je ne sais rien de tout cela. Je suis transféré en réanimation. Mon réveil reste flou. Je me souviens surtout de la présence de ma femme et de mon fils.
Je ne sais pas si nous avons parlé, ni combien de temps ils sont restés.
Mon lit fait face à une grande baie vitrée donnant sur l’îlot central du service. Derrière la vitre, des soignants surveillent des écrans, entrent et sortent des chambres. La lumière est tamisée. Je ne peux pas bouger.
Mon corps est relié à des machines par des capteurs sur le torse, les bras, les jambes, le nez, le cou. Une voie centrale descend dans ma poitrine. Tout ronronne, bipe, souffle. Le matelas anti-escarres respire sous moi, parfois profondément, comme s’il soupirait.
La douleur est partout. Elle irradie.
Une sonde gastrique me traverse le nez et rend la respiration difficile.
Régulièrement, des alarmes retentissent. Aussitôt, une ou plusieurs infirmières arrivent, manipulent les appareils, réajustent les capteurs. Les alarmes s’arrêtent. Elles repartent.
On me montre un bouton accroché à ma main gauche — la seule chose que je puisse bouger. Elles appellent ça un « clic ». Il me permet, via un pousse-seringue, de m’injecter une dose de morphine.
— N’hésitez pas à l’utiliser, me disent-elles.
La première nuit en réanimation est un cauchemar éveillé.
Une nuit blanche, rythmée par les soins et les alarmes. Je revois sans cesse le moment du choc. Je me dis que si j’étais parti plus tard, ou si j’avais choisi de me jeter à droite, peut-être que je n’en serais pas là. Ces pensées m’entraînent vers la culpabilité. À me dire que ce qui m’est arrivé est probablement de ma faute.
Puis viennent les hallucinations.
Cette première nuit, elles sont sombres. Je vois du sang couler sur la baie vitrée. Des mots s’écrire devant moi, sans que je puisse les lire. Les jours suivants, elles changent. Elles deviennent plus douces. Presque apaisantes.

Je me souviens d’un dragon, vaporeux, presque cotonneux, qui se matérialise au-dessus de l’îlot des soignants. Sa tête traverse la vitre et se place juste au-dessus de moi. Je sais qu’il n’est pas réel. Et pourtant, sa présence me rassure.
Il m’accompagne plusieurs jours, jusqu’au début du sevrage de la morphine.
Il me manquera ensuite.
Après cette première nuit, une première journée commence. Le ballet incessant des alarmes et des soignants laisse peu de place au repos. Plusieurs médecins viennent me voir, dont le chirurgien qui a dirigé l’opération. Il m’explique qu’il attend la stabilisation de mon état pour programmer une seconde intervention.
Le lendemain, mon fils m’apporte mon téléphone, installé sur un support qui me permet de dicter des messages sans le toucher. Des centaines de SMS m’attendent. Certains ont été envoyés pendant que j’étais au bloc.
Des étudiants écrivent :
— Monsieur, répondez s’il vous plaît. On ne sait pas ce qu’il vous est arrivé. Nous sommes très inquiets.
En lisant ces messages, je verse mes premières larmes. Les émotions débordent. Je comprends alors que ce débordement ne sera pas un accident isolé.
On me retire la sonde gastrique. Respirer devient plus facile. On recommence à me nourrir, principalement avec des liquides protéinés, parfois une compote donnée à la cuillère.
Régulièrement, une infirmière entre, déverrouille le pousse-seringue et me dit :
— Je reviens dans cinq minutes. Vous pouvez cliquer trois fois en attendant.
Je comprends qu’un moment pénible se prépare.
Peu après, une équipe de quatre ou cinq soignants entre pour me manipuler. Toilette. Soins des plaies. On me fait respirer du Kalinox pour m’aider à supporter la douleur et l’anxiété. À ce moment-là, le simple contact d’un drap sur mes blessures est insupportable.
Après deux jours, le chirurgien revient. Il semble satisfait du travail accompli. Le médecin du SMUR passe me voir à son tour. Il vient prendre de mes nouvelles. Je peux le remercier.
Ma fille aînée vient me rendre visite. Je suis à la fois surpris et heureux de la voir. Elle a une forte phobie du milieu médical. Pour l’aider, les infirmières recouvrent les machines autour de moi avec des draps.
J’apprends aussi que certains de mes étudiants ont tenté de me voir, mais qu’ils ont été refoulés à l’entrée du service.
Quatre jours après la première opération, mon corps retourne au bloc. Les chirurgiens renforcent le fixateur externe de ma jambe droite. Ils ajoutent des tiges métalliques au niveau du fémur et du tibia, reliées par des barres supplémentaires. Le montage devient plus rigide. Plus solide.
Ce n’est pas une réparation définitive. C’est une consolidation. Une manière de maintenir. De protéger. De permettre au corps de tenir encore.
Quand je me réveille, le fixateur est là. Visible. Imposant. Il fait désormais partie de moi.
Vivre avec un fixateur externe, ce n’est pas seulement avoir des os maintenus. C’est vivre avec du métal qui traverse la peau, qui sort du corps, qui impose sa présence à chaque instant. Chaque mouvement devient une négociation. Tourner dans le lit. Se redresser. La jambe ne plie plus. Elle est maintenue à distance du reste du corps par une structure rigide, froide, étrangère. Le poids du fixateur se fait sentir. Pas seulement physiquement, mais mentalement. Il est là au réveil. Il est là quand on tente de dormir. Il rappelle sans cesse que le corps est cassé, tenu artificiellement. Les soins sont quotidiens. Les points d’entrée dans la peau doivent être nettoyés, surveillés. La peur de l’infection est constante. La douleur est diffuse, parfois sourde, parfois vive, surtout au moindre déplacement. Ce fixateur m’empêche de poser le pied. Il m’empêche de me lever. Il m’impose l’immobilité et la dépendance. Il est à la fois ce qui me maintient debout au sens médical et ce qui me cloue au lit.
À ce moment-là, je ne pense pas encore à marcher. Je pense à tenir. À supporter. À traverser les heures.
Ce qui est le plus difficile à supporter, ce n’est pas la douleur.
C’est la perte d’autonomie.
Ne plus pouvoir accomplir les gestes les plus simples sans aide. Dépendre entièrement des autres pour vivre.
Je ne sais pas encore ce qui m’attend. Je ne sais pas encore où je vais.
Je comprends seulement une chose : si je veux continuer à vivre, il va falloir me battre pour retrouver, un jour, la moindre parcelle d’autonomie.
Je ne sais pas encore comment.
Je ne sais pas encore avec qui.