De la violence routière à la résilience
Le Choc
Chapitre 1
Je me suis levé tôt, comme tous les jours. Cinq heures. La maison dormait encore. J’aime ce moment-là, quand tout est calme, quand la journée n’a pas encore commencé et que rien ne presse vraiment. Je prends une douche, je déjeune en écoutant la radio. Je ne regarde jamais la télévision. Je relis mes cours, j’apporte les dernières retouches aux diapositives que je projetterai plus tard à mes étudiants. Une routine bien rodée. Rassurante.
Je pars en moto à sept heures quinze. De chez moi, la visibilité est bonne. La maison est sur une hauteur. Rien n’annonce ce qui va suivre. Ce n’est qu’en rejoignant la nationale que je remarque les premiers bancs de brume. Ils sont épars, irréguliers. Puis, au fil des kilomètres, le brouillard devient plus dense. J’adapte ma vitesse. C’est instinctif.
Derrière moi, j’aperçois les phares d’un véhicule qui se rapproche lentement. Ça me rassure. Par temps de brouillard, rouler à plusieurs, à distance raisonnable, donne l’illusion d’une sécurité partagée. La route est familière. Je la prends depuis des années. Je n’y pense même plus.
Et soudain, quatre phares surgissent du brouillard, devant moi.
Pendant une fraction de seconde, je crois à un effet d’optique. Le brouillard joue des tours. Le cerveau cherche une explication simple, rassurante. Mais très vite, je comprends. Ce n’est pas une illusion. Ce sont bien deux véhicules. Une voiture est en train de dépasser un camion. Ils viennent droit sur moi.
À cet instant, le temps se contracte. Je n’ai pas le luxe de réfléchir longtemps. Trois possibilités s’imposent à moi, presque simultanément : rester face à la voiture ; me jeter à droite sans savoir ce qu’il y a sur l’accotement ; ou tenter de passer entre la voiture et le camion. Je choisis cette dernière option

Ce n’est pas un choix courageux. Ce n’est pas un choix raisonné. C’est celui qui s’impose à mon corps.
Je freine à fond. Je laisse l’électronique de la moto faire ce pour quoi elle est conçue. Je me concentre uniquement sur la trajectoire.
La moto passe.
Elle ne se couche pas. Elle continue sa route.
Mais moi, non.
Pendant la manœuvre, je me déhanche. Mon côté droit heurte la voiture. Mon pied touche en premier. Le choc me projette en l’air. Je passe au-dessus du véhicule. Je vois ma moto continuer seule, sans moi. Je vois ma botte, arrachée de mon pied, passer devant mes yeux. La scène est irréelle, presque silencieuse.
Je retombe sur le dos, au milieu de la chaussée.
Ma première pensée est simple, presque primitive : qu’on ne me roule pas dessus.
Puis je vois un camion s’arrêter devant moi, en travers de la route. Un autre fait la même chose derrière. Les routiers ont compris. Ils ont créé une sorte de cocon autour de mon corps étendu sur l’asphalte. Une bulle de sécurité.
La douleur arrive ensuite. Brutale. Envahissante. Elle monte vite, très vite. Des gens se regroupent autour de moi. Ils parlent, téléphonent, hésitent. Je crie. J’insulte le conducteur.
— Quel con… mais quel con !
Ce n’est pas dans mes habitudes. Mais crier me soulage. C’est le seul moment où je lui en veux vraiment.
Une femme s’accroupit à côté de moi. Elle me prend la main. Je ne la lâcherai plus jusqu’à l’arrivée de l’équipe médicale d’urgence. Elle se présente. Infirmière. Elle allait travailler quand l’accident s’est produit. Elle me parle sans s’arrêter. Elle me demande mon nom, mon âge, ce que je fais dans la vie, si j’ai des enfants. Elle me fait parler pour me maintenir conscient. Pour m’éloigner de la douleur.
Les premiers secours arrivent. Les pompiers. Les gendarmes. Tout s’accélère. On retire mon casque. On découpe mes vêtements. On m’immobilise.
Certains pompiers sont très jeunes. L’un d’eux regarde fixement le bas de mon corps. Je lui demande si je saigne beaucoup.
— Pas trop, répond-il.
Son regard dit autre chose.
On annonce un hélicoptère. Puis on y renonce. Le brouillard est trop dense. Le transport se fera par la route. Une équipe médicale spécialisée est en route. En attendant, on me parle. On reste près de moi.
Un gendarme s’approche pour récupérer mes papiers. Je lui demande quelque chose d’important pour moi : aller chercher mon fils avant de prévenir mon épouse. Je ne veux pas qu’elle soit seule. Et je lui demande de lui dire de ne pas se précipiter pour me rejoindre. Je ne veux pas qu’un autre accident arrive.
Quand l’équipe médicale arrive, je sens immédiatement la différence. Le médecin et l’infirmière travaillent ensemble avec une précision rassurante. Leurs gestes sont sûrs. Ils m’expliquent ce qu’ils font. On me pose une perfusion. La douleur devient plus supportable.
Le médecin m’appelle par mon prénom. Il me tutoie. Il plaisante. L’infirmière joue le jeu. Ils réussissent même à me faire sourire.
On m’installe dans l’ambulance. Juste avant de partir, le médecin se penche vers moi.
— Gilles, on va faire plaisir au gendarme. On va le laisser faire son truc. Ça va durer deux secondes. Et puis, je te le promets, on y va.
Je souffle difficilement dans un embout. La portière se referme. L’ambulance démarre.
Le trajet est étonnamment calme. La sirène ne retentit qu’aux intersections. Je suis épuisé. J’ai envie de dormir, mais je lutte contre le sommeil. Le médecin me dit que je peux me laisser aller, qu’il me surveille. Pourtant, je reste éveillé. Je veux profiter de ce calme fragile, après l’agitation.
À l’approche de l’hôpital, la sirène se met à hurler sans interruption. L’ambulance s’arrête. Les portes s’ouvrent. L’agitation revient d’un coup. Beaucoup de monde. Des voix. Des pas rapides. Je vois des poches de sang.
J’entends :
— O négatif.
— Parfait.
— Quels sont les chirurgiens ?
La réponse m’est inaudible.
Mais le médecin me regarde.
— Gilles, tu as beaucoup de chance.
On me transporte rapidement dans les couloirs. On me pose des questions. J’entends mes réponses, mais j’ai l’impression que ce n’est plus vraiment moi qui parle. Quelque chose a changé. Je suis là, mais à distance.
Dans le scanner, on me demande si je ressens une sensation de chaleur. Je réponds oui. En réalité, je ne ressens presque plus rien.
Au bloc opératoire, un chirurgien s’approche.
— Ça va être long. On va tout faire pour vous sortir de là, mais ça va être très long.
Puis il n’y a plus rien. Le noir. J’étais parti.
Plus tard, bien plus tard, j’apprendrai que mon cœur a lâché. Que mon corps manquait de sang. Qu’on a dû me réanimer avant même de pouvoir m’opérer. Que l’intervention a duré des heures. Mais je ne sais rien de tout cela à ce moment-là.
Mon premier souvenir, c’est la réanimation. Je ne peux pas bouger. Des machines m’entourent. Des bips réguliers remplissent l’espace. Mon épouse est là. Mon fils aussi. Ils sont debout, au pied du lit.
À cet instant précis, je comprends.
Oui, je suis vivant.
Mais plus rien ne sera comme avant.
À part les secondes de l’accident lui-même, tout ce qui a suivi a été une suite de gestes justes. Rien n’était gagné, mais rien n’a été raté. Des routiers qui ont bloqué la route. Une infirmière qui a pris ma main. Des pompiers, des gendarmes, une équipe médicale qui ont fait exactement ce qu’il fallait, au bon moment.
Je n’ai pas survécu par miracle.
J’ai survécu parce que des femmes et des hommes ont fait leur travail avec compétence, humanité et sang-froid.
À cet instant, je ne le savais pas encore.
Je découvrirais plus tard ce que mon corps avait traversé.