De la violence routière à la résilience
L’Alitement
Chapitre 5
Après la visite de la stagiaire, on m’apporte un petit-déjeuner. Puis l’aide-soignante me prépare pour une douche. Elle recouvre ma jambe droite et le fixateur d’un grand sac en plastique étanche, fixé à la cuisse avec un adhésif. L’infirmière applique des pansements transparents pour protéger les cathéters et les plaies.
On me transfère ensuite sur un lit-douche, un lit roulant recouvert d’un revêtement imperméable, spécialement conçu pour les patients alités.
L’aide-soignante me conduit jusqu’à la salle de douche de l’étage.
Ma première douche depuis un mois.

L’odeur du shampooing et du savon, la sensation de l’eau tiède sur ma peau, me procurent un plaisir inattendu. Je n’aurais jamais imaginé qu’un geste aussi banal puisse m’apporter un tel bonheur.
Ce jour-là, je comprends que la reconstruction passe par ces instants minuscules. Des avancées modestes qui, mises bout à bout, formeront un jour quelque chose de plus grand.
De retour dans ma chambre, on me retransfère sur mon lit et l’on retire le sac de protection. L’infirmière vérifie qu’il n’y a eu aucune fuite.
Épuisé par cette simple douche, je m’endors presque aussitôt. Un sommeil profond, lourd, comme je n’en ai pas connu depuis longtemps. Un sommeil sans pensées.
Dans la matinée, l’infirmière revient accompagnée d’une aide-soignante et d’une stagiaire. Elles changent les pansements, nettoient à la Bétadine les entrées du fixateur. Puis la médecin arrive pour les soins du pied.
Un mois après l’accident, mon pied ne ressemble plus vraiment à un pied.
Il est gonflé, violacé, comme s’il avait absorbé toute la violence du choc. La peau n’est plus lisse : elle est marbrée, tendue, fragile. Par endroits, les pointes des clous qui maintiennent les os la traversent.
Au centre, une plaie béante, rouge et jaune, ouverte comme une blessure qui refuse encore de se refermer.
Les soignantes retirent la fibrine — cette matière blanchâtre qui recouvre la plaie. Elles m’expliquent qu’il faut l’enlever pour permettre la cicatrisation. Elles grattent doucement. Parfois moins doucement.
Je respire profondément. En un mois, j’ai appris à gérer la douleur. À l’apprivoiser.
La médecin prend des photos. L’infirmière refait les pansements avec méthode. Les gestes sont précis, presque chorégraphiés. Ce rituel se reproduit tous les deux jours, pendant des mois.
Et pourtant, malgré la douleur, j’en viens à apprécier ces instants. Il y a dans la chambre un mélange de sérieux, de concentration, mais aussi de complicité et de bonne humeur. Je ne suis plus seulement un patient. J’ai le sentiment de faire partie d’une équipe qui poursuit un objectif commun : me reconstruire.

Quand on reste alité pendant plusieurs mois, les muscles fondent, les articulations s’ankylosent, l’équilibre se dégrade, la fatigue augmente. Plus l’immobilité dure, plus la récupération est longue. Le nombre important de fractures ralentit la consolidation osseuse. Mon âge n’arrange rien.
On ne parle pas encore de renforcement musculaire.
On limite les dégâts.
On mobilise ce qui peut bouger.
On force sur les articulations déjà raides.
Les journées s’organisent.
Les soins le matin.
La rééducation l’après-midi.
Le brancardier, Laurent, me transporte sur mon lit jusqu’au plateau technique. Il est mes jambes. Il est aussi celui avec qui je peux bavarder de tout et de rien. Sans le savoir, par sa gentillesse et son empathie, il m’aide à garder le moral. Arrivé sur le plateau, Laurent m’installe dans le gymnase et rebranche le lit, qui se remet à vibrer et à soupirer.
En attendant les thérapeutes, j’observe les allées et venues des autres patients. Beaucoup sont en fauteuil roulant. D’autres se déplacent avec un déambulateur ou à l’aide de béquilles. Certains, rares, s’arrêtent près de moi pour discuter. Les autres détournent le regard. Je pense que la vision des fixateurs externes les effraie.
Plus tard, lorsque je pourrai me déplacer en fauteuil, je mettrai un point d’honneur à aller parler aux patients alités, lorsqu’il y en aura. Je saurai ce que cela représente.
Les séances de kinésithérapie commencent souvent par un passage à la table de verticalisation.
On me transfère de mon lit vers une grande table articulée. On sangle mon torse, mon bassin, mes genoux. Mes bras reposent le long du corps. Tout est maintenu.
Mais rien n’est simple.
Mon pied droit, maintenu en équin par les clous et les fractures, ne peut pas reposer sur le plateau prévu pour soutenir les pieds. Il reste suspendu dans une position anormale. Les ergothérapeutes ont adapté la table, bricolé un appui spécifique pour éviter toute pression sur la zone opérée.
Puis la table s’incline. Très lentement. Par étapes.
Je sens le sang descendre dans mes jambes. Après des semaines allongé, la gravité redevient une épreuve. La kinésithérapeute surveille ma tension. Chaque jour, l’angle final augmente légèrement.
Quand la table revient à l’horizontale, je suis vidé. Pourtant, pendant quelques minutes, j’ai retrouvé le bonheur simple de la verticalité.
Ensuite, la kinésithérapeute mobilise mes membres non blessés pour éviter l’enraidissement. Elle plie, étire, soutient.
Puis viennent les massages destinés à stimuler la circulation sanguine.
Après la kinésithérapie, un enseignant en activité physique adaptée me propose des exercices avec des bandes élastiques ou de petites haltères pour limiter la fonte musculaire de mes membres gauches.
Parfois, il donne un aspect ludique aux exercices. Il m’envoie un ballon de baudruche que je dois lui renvoyer en le frappant avec une raquette. L’exercice peut sembler simple. Il ne l’est pas. Allongé, affaibli, manquant de précision avec la main gauche, je touche rarement le ballon. Et lorsque j’y parviens, il ne prend presque jamais la bonne direction.
Mais la bonne humeur des thérapeutes m’encourage à continuer.
L’activité physique est utilisée avec mesure, comme un levier pour retrouver confiance. Elle permet de lutter contre la fatigue et aide le cœur et le système nerveux à rester actifs en attendant la fin de cette phase d’alitement.
À la fin de chaque séance, Laurent me ramène dans ma chambre.
Pendant la semaine, mes journées sont suffisamment rythmées pour que je ne ressente pas l’ennui.
Les nuits, en revanche, s’étirent interminablement.
J’attends le passage de l’équipe de nuit. Elle vient pour me donner mes médicaments, changer la perfusion, ajouter une poche à ma sonde pour la nuit. Souvent, elles prennent quelques minutes pour bavarder avec moi.
Grâce à un relaxant, je m’endors. Un sommeil agité, traversé de cauchemars, ponctué de réveils en sursaut.
Les week-ends sont plus difficiles encore. Sans rééducation. Avec très peu de visites à cause de l’épidémie de Covid. C’est pendant ces longs week-ends que je commence à partager sur les réseaux sociaux mes progrès. Ils peuvent paraître insignifiants. Pour moi, ils sont immenses.
Ma première publication est une photo de ma montre à mon poignet, accompagnée d’un texte expliquant que je suis fier d’avoir réussi à la mettre seul et d’avoir publié ce message par moi-même.
La deuxième est une courte vidéo montrant que, grâce aux couverts adaptés par les ergothérapeutes, j’arrive à manger sans aide.
Les retours sont d’une bienveillance extraordinaire. Je passe des heures à répondre aux messages. Beaucoup viennent d’inconnus. Ce soutien m’aide à tenir.
Trois mois après l’accident, alors que Laurent pousse mon lit dans le couloir menant au plateau technique, j’entends une voix derrière moi :
— Monsieur Euvrard ! C’est le grand jour aujourd’hui !
Une ergothérapeute nous rejoint et dépose à côté de mon lit un fauteuil roulant spécialement adapté pour moi :
double main-courante à gauche pour que je puisse le manœuvrer d’une seule main, et un support horizontal destiné à maintenir ma jambe droite avec le fixateur.

À partir de cet instant, tout changea.
Le fauteuil marque la fin d’un temps.
Celui où je dépends entièrement des autres pour chaque déplacement.
À partir de ce jour-là, le mouvement change de nature.
Il devient volontaire.
Et avec lui, l’idée même d’autonomie commence à reprendre forme.